Ahmed, cet enfant

Grands habitués de la Croisette où ils furent deux fois lauréats de la Palme d’Or, les frères Dardenne sont revenus en compétition cette année avec Le Jeune Ahmed, histoire d’un jeune musulman radicalisé. Un thème social et délicat, taillé sur mesure pour l’artisanat des réalisateurs belges.

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Les Dardenne, ce sont des apôtres du cinéma social. Une part majeure de leur filmographie est ainsi construite autour de thématiques sociétales sensibles (immigration, religion, travail, misère…) toujours traitées selon des œuvres épurées et centrées sur un personnage victime d’enjeux qui le dépassent. Le Jeune Ahmed, exemple parfait de cette tendance, développe quelques mois de la vie d’un jeune musulman en phase de radicalisation, une sorte d’écho aux attentats fomentés par quelques membres de la communauté de Molenbeek.

La situation initiale est présentée brutalement en à peine quelques minutes. Ahmed est un adolescent qui aime sa famille, qui respecte son entourage mais dont la vie est guidée, rythmée par un islam inflexible et autoritaire. Le film réussit bien à retranscrire cet absolu spirituel supérieur à toutes les considérations affectives et logiques en se refusant à stigmatiser un unique coupable. L’imam a sans doute le profil de celui qui énonce les préceptes et fait peser les menaces sur les « mécréants », mais le film ne le présente que comme un homme de parole, qui se dérobe dès lors qu’arrive le temps de l’action.

La cause du mal est donc multiple, sans doute nichée au creux de l’adolescence, ce moment où l’enfant veut agir comme un adulte sans toujours savoir peser et assumer les conséquences de ses actes. Alors une histoire de feu de camp peut devenir celle d’un incendie de forêt… Les frères Dardenne ne sont sûrs que d’une chose : le noyau d’obstination est pratiquement inexpugnable. Lové dans des entrelacs psychiques, il n’est accessible à aucune émotion, à aucun discours, seulement aux traumatismes qui viendraient définitivement mettre en échec sa logique tronquée.

Ahmed résoud donc tous ses conflits de loyauté, toutes ses contradictions en se rangeant derrière les préceptes prônés par son dogme, même si cela revient à meurtrir sa mère ou à frustrer ses désirs. Un combat rendu palpable par Idir Ben Adi, l’interprète d’Ahmed, tant il joue sa partition à la perfection malgré son manque d’expérience dans le métier. Un rôle plus complexe qu’il n’y paraît, qui laisse filtrer derrière une façade souvent monolithique quelques variations discrètes mais déterminantes qui témoignent des brefs instants de doute du garçon.

L’autre atout du film (et autre habitude des Dardenne), c’est de capter l’attention du public en articulant leur récit selon des mécaniques de thriller, créant ici le doute autour de l’occurrence du passage à l’acte d’Ahmed. Une question dont la réponse oscille jusqu’au dernier plan, nimbé d’un suspense assourdissant. Si elle propose une résolution, la fin ne ferme pas la porte à toutes les hypothèses et laisse les spectateurs imaginer la suite, guidés par cette incertitude humaine à la fois magnifique et terrifiante : un être humain, un adolescent de surcroît, peut basculer en un instant.

Avec Le Jeune Ahmed, les frères Dardenne évoluent dans une zone de confort qui leur est propre. Ils réussissent à traiter d’un sujet pour le moins épineux, sur lequel bon nombre de scénaristes et écrivains de talent se sont fourvoyés, sans jamais tomber dans la stigmatisation et le jugement. Comme ils l’affirment eux-mêmes, il s’agit avant tout de l’histoire d’un enfant dévoyé par son contexte. Mais aussi et surtout d’un film passionnant, tendu et puissant, d’une nouvelle pierre précieuse apportée à leur édifice à l’éclat définitivement singulier.