Mon gosse, il chante tellement bien !

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A l'heure matinale où le festivalier lambda gratte son mal de cheveux de la veille, une cinquantaine de paires de petons martèle sans culpabilité le parquet du foyer de la Madeleine, au rythme du clavier tonique de Mika. « Faites comme moi avec vos pieds », lance Benjamin Riez, le directeur musical, à une audience dont les plus hautes têtes ne dépassent pas les dix printemps. C'est une nouveauté du cru 2016 des Nuits, en partenariat avec l'UNICEF et la Junior Association de Troyes : permettre aux plus jeunes de monter sur scène et d'ouvrir les concerts donnés ce jeudi par Aldebert en reprenant deux chansons extraites d' « Enfantillages 2», la dernière incursion du compositeur-interprète dans le quotidien fantasque des mômes du nouveau siècle.

Les temps morts n'ont pas droit de cité : pieds toujours au plancher, les néo-choristes du jour scandent les paroles de « Monsieur Toulmonde », une fois, trois fois, cent peut-être, « en arpentant la salle, en faisant des gestes de rappeur ». Sous les injonctions, les plus hardis donnent des poumons. Les minutes s'échappent de tous côtés, on attaque « Mon père il est tellement fort », tous muscles dehors, pour faire comme Clint Eastwood, « un cow-boy super connu par les gens qui sont... vieux ! » s'écrie Benjamin, ne ménageant ni effort ni images, « comme dans les chansons d'Aldebert, qui en sont pleines, ce qui facilite leur apprentissage. C'est très important dans un exercice qui se joue sur l'immédiateté et l'envie ». Au moment des dernières consignes, il demande à ses jeunes recrues lesquelles vont effectuer leur baptême de scène. « Pas moi », fait Rosalie, qui tâche de contenir son enthousiasme à l'idée de passer avant son chanteur préféré en présence de toute sa famille. Louise est moins emballée, elle n'a pas vu de six ans comme elle dans son groupe.

Au cœur de l'après-midi, l'épreuve tant attendue glisse avec une belle évidence : franchissant les portes arrières de la salle, les apprentis chanteurs gravissent les marches menant à la scène de la Madeleine et se jettent toutes voix dehors, galvanisés par la direction de Benjamin. Cette belle impulsion de départ, annonçant avec fraîcheur la couleur du moment à venir, est presque trop courte. A peine le temps pour Aldebert de saluer ses jeunes challengers, et pour Louise d'esquisser enfin un sourire.

Puis la tête d'affiche prend possession des lieux, et c'est un sortilège qui s'abat sur le théâtre, faisant de chaque adulte un marmot intenable en puissance : tous veulent être de l'univers d'Aldebert, grand rock'n'roll circus en surrégime où ska, rap, airs de guinguette et arts de la rue jouent à saute-mouton et propulsent des histoires de dragons encombrants, de mamies barbues et de fakirs masos aussi haut qu'on le voudra. Et quand, dans le dernier virage, le chanteur monté sur ressorts envoie à pleins watts « du gros son », on ne sait plus comment tenir les parents.  C'est à eux qu'il faudra promettre en quittant la salle que oui, un jour, on reviendra faire un tour dans la folle soucoupe volante d'Aldebert.