Trois Yeux, trois avis cinéma : La Favorite / Une Intime Conviction / Alita - Battle Angel

Trois films, trois ambiances. Du film en costumes au teenage movie de science-fiction, le cinéma offre une diversité réjouissante de nos jours, même si la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Alors, que vaut cette petite sélection de février ?

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La Favorite : au temps des châteaux

La Favorite (de Yorgos Lanthimos), film en costumes nommé 10 fois aux Oscars, possède un atout majeur : son intrigue historique qui fait la part belle aux jeux de pouvoir. La reine Anne régna au début du XVIIIème siècle en Angleterre. Meurtrie par la perte des 17 enfants (tout de même !) qu’elle porta, elle n’était pas prête à assumer la gouvernance d’une puissance économique et militaire. Le film nous illustre donc la Reine, incarnation du pouvoir, comme une personne immature, capricieuse, légèrement stupide et très dépendante de son entourage qui ne se prive pas de la manipuler.

Lady Sarah Churchill (Rachel Weisz, parfaite en garce d’acier) jouit d’une telle emprise sur la Reine que l’on peut sans problème l’affubler du titre de souveraine officieuse. Elle est celle qui tire les ficelles d’une marionnette royale impotente. Mais cette position de force est convoitée par Abigail Hill (Emma Stone, à la douceur vénéneuse), dame tombée en disgrâce qui vient d’arriver au château en qualité de femme de chambre. A son tour, avec plus de gentillesse, elle intriguera afin de prendre une position de force auprès de la Reine afin de récupérer son statut déchu.

Une belle intrigue sur le pouvoir et ses dangers, donc, avec en prime une parabole sur la dégénérescence des gouvernements actuels (dirigeants caricaturaux, vulgaires, despotiques…). Mais Yorgos Lanthimos, c’est avant tout une marque de fabrique : celle du décalage, du tragi-comique, de l’absurde. Ainsi, avec La Favorite, il entendait dépoussiérer le genre très codifié du film en costumes en y instillant l’aléatoire et le dissonant.

Les dialogues, chastes d’ordinaire, sont ici volontiers grossiers. Les coiffures ne sont pas toujours impeccables, les vêtements pas forcément raffinés (il a utilisé des matériaux de récupération pour les faire confectionner) et il a filmé tout ou presque en lumière naturelle, ce qui enlève le côté papier glacé des films de cour. Une volonté de chambouler intéressante qui se heurte malheureusement à l’écueil de la trivialité : injures et remarques hors de propos font sourires au début mais lassent à mesure qu’elles abiment le fond de l’intrigue. Contrairement à The Lobster, le comique ne s’intègre pas à la narration, il ne parvient pas à apporter la plus-value guignolesque qui était attendue. Au contraire, il empêche certainement un grand film tragique de s’épanouir.

A cela s’ajoutent des tics de réalisation tout à fait superflus : usage du fish-eye (très grand angle) très fréquent pour un effet m’as-tu-vu d’assez mauvais goût, plans signifiants peu finauds... A vouloir faire des excentricités et des traits d’esprit pour affirmer sa présence derrière la caméra, Lanthimos prouve ici qu’il n’est parfois qu’un idiot à l’égo boursouflé, capable de raturer un joli scénario avec sa grosse patte que l’on imaginait plus subtile.

L’entreprise est donc un semi-échec, un beau film avec un embonpoint disgracieux, qui a cru qu’en se dévergondant il deviendrait plus attirant. Il y a une grosse dizaine d’années, on était tombé à bras raccourcis sur le Marie-Antoinette de Sofia Coppola pour sanctionner ce qu’elle avait fait subir à notre reine locale. Remarquez cependant que si le film n’est pas exempt de défauts, si sa trame scénaristique est certainement plus fragile que celle de La Favorite, lui accède à cette fraîche irrévérence que Lanthimos recherchait.

Une Intime conviction : en France, de nos jours…

L’affaire Viguier fait partie de ces dossiers indécis, où le défaut de preuves loge le sort d’un homme entre les mains des jurés populaires. Acquitté en première instance après une instruction qui dura près de 10 ans, Jacques Viguier est renvoyé une seconde fois devant les assises, le parquet ayant fait appel de la décision.

Une Intime Conviction, c’est un film de procès, chose assez rare pour être signalée. Il traite de la justice, de ses rouages et ses dérives, auscultés à travers le regard de Maître Dupond-Moretti, bien campé par Olivier Gourmet. Le film est efficace, centré sur son sujet, cherchant à prouver que l’ignorance est aussi une vérité judiciaire, certes difficile à accepter. La philosophie de réalisation d’Antoine Rimbault est donc opposée à celle de Lanthimos : lui cherche à disparaître, à mettre en valeur ses acteurs et leurs textes, aborde la chose tel un documentaire.

Alors où est l’audace, direz-vous ? Quel est l’intérêt artistique de relater le déroulement d’un procès de manière naturaliste, chose que de nombreux documentaires ont déjà fait ? Cette audace réside en réalité dans deux partis-pris essentiels. Le premier est le personnage de Nora (Marina Foïs, toujours impeccable), totalement inventé pour donner du corps à la fiction, quitte à diluer le propos. Si le chapitre sur son obsession pour l’affaire et les dégâts qu’elle génère sur sa vie familiale et intime est très convenu, le positionnement idéologique (l’innocence de Viguier, la culpabilité de l’amant) qui l’accompagne est nécessaire à la démonstration qu’entend mener le film.

C’est ici la grande force du film : rappeler des préceptes ancestraux de la justice, qui ne sont pas toujours respectés de nos jours. La présomption d’innocence, la nécessité de la preuve face à la fragilité des convictions… Croire en la culpabilité ou l’innocence d’un homme est un questionnement de canapé, pas de tribunal. Ce discours d’une indiscutable intelligence justifierait à lui seul que l’on diffuse très largement ce film, simplement pour sensibiliser contre les dangers de l’auto-justice et des accusations uniquement motivées par la conviction.

Le second parti-pris audacieux, donc, c’est de faire arriver très vite le procès, environ au tiers du film. Or, un procès, ce n’est pas un événement tellement intéressant dans l’imaginaire collectif. Rimbault assume son choix en parvenant à rendre ces scènes crédibles et intenses, basées essentiellement sur le jeu des acteurs. Le plaidoyer final, magnifique, est un point d’orgue émotionnel qui n’aura pas toutes le semaines son équivalent dans les salles obscures. Une Intime Conviction est un film modeste qui a décidément bien des choses à dire.

Alita - Battle Angel : vers le futur…

Quelques siècles plus tard, la Terre a été détruite par les guerres et l’Humanité survit scindée en deux : les nantis qui vivent à Zalem, la dernière ville volante et les autres, qui vivent à Iron City. Un jour, le Docteur Ido découvre les restes d’un cyborg très perfectionné dans les déchets relâchés par Zalem… Le point de départ d’Alita – Battle Angel est un classique de la science-fiction : un avenir noir, des hommes survivant dans la pauvreté sous les yeux d’une minorité aisée. C’est une extrapolation pessimiste des phénomènes régissant notre société actuelle, ni plus, ni moins.

Le film adopte avec efficacité la structure et les thèmes classiques du film pour adolescents : découverte, initiation, prise de confiance, échec, persévérance… Ce qui exclut de fait le spectateur adulte d’une quelconque implication dans l’histoire. Ce dernier trouvera plutôt son plaisir dans l’aspect technique du film, très réussi. Spectaculaires, les scènes d’action sont en outre remarquablement lisibles et jamais trop longues. Les images de synthèse, très jolies, sont utilisées à bon escient, ce qui permet au film de se démarquer des productions récentes qui en abusent volontiers. Mais l’attraction du film, c’est le personnage d’Alita. Mélange de technologie et de l’actrice Rosa Salazar, le rendu est à la fois déroutant et attachant. Sa personnalité, ses expressions et ses actes en font sans doute le meilleur héros adolescent depuis Katniss (Hunger Games) et on se surprend à s’émerveiller devant le courage et le charisme de la jeune cyborg. Malgré quelques bavardages un peu vains, Alita est donc un excellent divertissement pour les adolescents… Et un gentil tour de manège pour les adultes ! A suivre…