L'âme de la marionnette

La marionnette se réinvente, preuves à l'appui avec ce rétro sur deux spectacles donnés la semaine dernière : Le Cahier d'Elikia (Cie La Cavalière Bleue), et Le Cercle de Craie Caucasien (10eme promo de l'ESNAM).

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Hasard du calendrier, la semaine dernière fut riche en spectacles autour de la marionnette. Votre serviteur étant particulièrement béotien vis-à-vis de cet art, il y a vu une occasion rêvée de se décrotter !


Première approche de la marionnette moderne à l'espace Gérard Philippe mardi, avec Le Cahier d'Elikia. Sujet dur, très dur : les enfants soldats en Afrique. Judicieusement placée lors du mois anniversaire de la Convention des Droits de l'Enfant, cette adaptation du roman Le Bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau, aborde cette réalité, passée et actuelle, d'une manière admirablement équilibrée : directe sans être frontale, sensible et émouvante sans être misérabiliste.

Voici l'histoire : une infirmière ayant travaillé dans un hôpital recevant des enfants blessés et malades en zone de guerre, dans un pays africain non cité, témoigne devant une cour internationale. Elle raconte aux Grands de ce monde l'histoire d'Elikia, grande âme dans un corps de fillette. Après avoir été enrôlée de force entre 10 et 13 ans par des "rebelles", elle fuit cette vie impitoyable en prenant sous son aile un petit garçon, Joseph, qu'elle sauvera d'un destin atroce. Une fois arrivée dans cet hôpital, elle troque (trop brièvement) sa Kalachnikov pour un stylo et écrit son histoire.

Posons le décor : cinq comédiens/marionnettistes, deux marionnettes, un décor minimaliste, et une lumière admirablement conçue. Pas de musique. Oublions la marionnette animée par des mains invisibles telle qu'on (et je) l'imagine, nourris que nous sommes à Guignol (ou même aux Guignols !). Les marionnettes dont nous parlons sont à taille réelle, manipulées par une, deux, voire trois personnes, et arpentent la scène comme n'importe quel comédien. Elles sont littéralement comédiennes. Le spectacle est rythmé par des allers-retours entre le témoignage de l'infirmière, la narration et le jeu en direct des deux enfants, et les apartés drôles et grinçants des comédiens. Sortant de l'histoire, ils font le lien entre notre consommation frénétique de ressources minières (coltan pour les écrans tactiles, diamants...) et le chaos qui en découle, créant beaucoup d'Elikia et de Joseph.

On s'attache vraiment à cette presqu'adolescente ayant mûri trop vite, viscéralement attachée au désir de retourner à l'école et d'y envoyer Joseph, et ayant choisi d'écrire "parce que les mots de la bouche sont trop près de la haine et de la vengeance". On s'attache aussi à Joseph, gamin râleur, pas si naïf, courageux malgré tout. Ils s'incarnent puissamment dans ces objets inanimés si adroitement manipulés. Quand, après quelques semaines à l'hôpital, Elikia est emportée par une diarrhée, la vision de la marionnettiste étendant le linceul sur sa marionnette fait même monter les larmes de façon surprenante...


Brecht, les animaux et - toujours - la marionnette

Seconde immersion dans le foisonnant univers de la marionnette, cette fois au Rive Gauche, salle de Châlons-en-Champagne investie par Furies. Autre sujet, mais de nombreux parallèles avec Elikia tout de même... Là ce ne sont pas moins de 11 comédiens/musiciens/marionnettistes issus de la 10ème promotion de l'Institut International de la Marionnette de Charleville-Mézières, qui jouent une adaptation très libre d'une pièce de Bertolt Brecht, Le Cercle de craie caucasien.

L'histoire, une mise en abîme assez complexe, est expliquée et déroulée de manière ludique, décomplexée et pédagogique. Les comédiens arrêtent même parfois la narration pour refaire un point sur la chronologie et sur les personnages. A la base, une dispute pour des terres agricoles en Géorgie entre deux Kolkhozes (l'un exploitant la zone avant la guerre, l'autre après, et se retrouvant à un moment en concurrence) donne lieu à une joute prenant la forme d'une pièce de théâtre. La question : "à qui appartient la terre : à celui qui la travaille ou à celui qui la possède ?" se transforme métaphoriquement en : "à qui revient un enfant : à sa mère biologique qui le délaisse ou à sa mère adoptive qui l'a sauvé et éduqué ?". On passe de la querelle agricole à la fable politique dans une Géorgie d'après-guerre.

Comme pour Elika, les marionnettes sont à taille réelle. Cette fois elles ne sont pas humaines, ce ne sont que des animaux ou des chimères délirantes (mention spéciale au nounours-brochet chasseur de têtes !). Comme pour Elikia, les comédiens naviguent entre l'histoire et l'actualité, brisant le quatrième mur en s'adressant directement au public, et s'invectivant joyeusement sur scène. On assiste à des débats... brechtiens ! Et comme pour Elikia, les marionnettes interagissent avec les comédiens. Ils servent tantôt de simples supports pour s'asseoir, tantôt d'interlocuteurs, subissant léchouilles canines ou menaces armées... à tel point qu'on se demande parfois qui maîtrise qui...