Critique : Le Fidèle (Michaël R. Roskam)

            Quand Gigi le mauvais garçon rencontre Bibi la gentille jeune fille, c’est immédiatement l’amour fou. Après un interlude américain, le réalisateur Michaël Roskam revient sur ses terres belges pour y filmer une romance à l’incandescente noirceur, où passion et vice s’enchevêtrent selon un funeste canevas.

Image d'illustration de l'article

           De son passé émanent quelques fantômes qui menacent la stabilité de l’être… Telle est la première thèse de Roskam qu’il s’emploie à décliner méthodiquement à chacun de ses films. Gino, dit Gigi, est un homme indéniablement viril, qualité dont il se sait doté, mais aussi un enfant brisé, dissimulé dans une armure corporelle dissuasive. Dès l’introduction, le film évoque d’un unique flashback la somme de toutes les peurs de Gino : son père vociférant maintes menaces et les policiers qui les appliquent en lâchant sur le pauvre garçon une meute de chiens féroces.

Le passé, ce fardeau

            On ne saura rien de la cause de cet événement, ni de sa conclusion factuelle. Le film ne cessera, en revanche, de nous faire part des conséquences qu’il a engendré sur sa vie d’adulte, qu’elles soient avérées (la phobie des chiens) comme supposées (ses activités illégales). Cette figure du personnage masculin à la si fragile puissance rappelle évidemment Jacky, l’eunuque titanesque de « Bullhead », déjà interprété à l’époque par Matthias Schoenaerts. Emasculé à l’enfance et condamné à se gaver d’hormones pour devenir un homme, Jacky nourrira une colère diffuse dont il ne réussira jamais à se départir et qui finira par le consumer.

            Gigi, comme Jacky, est un homme aussi bon qu’incontrôlable, qui n’aspire finalement qu’à une quiétude dont il ignore l’emplacement véritable. S’il parvient à en susciter l’illusion, il demeure à la merci des démons de son enfance qui, mus par un destin parfois cruel, sont susceptibles de faire irruption au beau milieu de cette oasis bien éphémère. Pour Gino, un policier au lointain ou un caniche un poil hargneux sont des motifs de panique : devant ces entités, sa nervosité le nimbe d’une aura de culpabilité qu’il concrétise bien souvent par un acte plus ou moins répréhensible.

            Sa rencontre avec Bénédicte, dite Bibi, pilote automobile au cœur pur et vaillant, prend alors la forme aguicheuse d’une planche de salut. Car l’amour qu’il nourrit à l’égard de la jeune femme est à la fois immédiat, passionnel et jouit d’une réciprocité en tout point équivalente. Réussite majeure du film, l’exploitation absolue de l’implicite pour établir le lien amoureux comme indéfectible. Si leur goût commun pour l’adrénaline est à peine souligné, jamais il ne sera question de disséquer les entrelacs sentimentaux de leur passion. En éludant de son film la dimension précaire propre à tout sentiment amoureux, Roskam substitue le contrôle de soi au rejet de l’autre comme catalyseur principal de la discorde relationnelle.

 

Amour total…

La nature de la confiance les unissant est donc particulièrement forte, car ni la malhonnêteté de Gino, ni les terribles conséquences de ses agissements frauduleux ne parviendront à en altérer l’inexpugnabilité, pas davantage, d’ailleurs, que les alizées défavorables de l’existence. C’est un amour pur, théorique aurais-je envie de dire, qui ignore les tares de la nature humaine et transgresse jusqu’aux frontières de la mort. L’un et l’autre, portés par une opiniâtre volonté de sceller cette union, s’y efforceront par tous les moyens en leur possession. Qu’importe que Gino se retrouve derrière les barreaux, qu’importe qu’il ne parvienne pas toujours à dompter ses pulsions, Bibi l’attendra et, pour le lui garantir, sera la mère de son enfant. Elle passera l’éponge sur ses mensonges, elle tolèrera qu’il abolisse d’une saute d’humeur ses droits de permission, elle sacrifiera jusqu’à son honneur pour la vague promesse, qu’un jour, ils vivront ensemble.

Là encore, cette figure de la femme pure et salvatrice, est iconoclaste du cinéma de Roskam. Jacky, dans « Bullhead », ne recherche-t-il pas une once d’amour dans le regard de Lucia, jolie sœur de celui qui l’a meurtri ? Le taciturne Bob (« Quand vient la nuit ») ne s’épanouit-il pas au contact de Nadia, avec qui il élève le petit chien Rocco ? Au risque de tendre à la généralisation, le réalisateur articule ses schémas autour d’un homme à la force précaire aspirant à l’amour d’une femme qui, toujours, finira par le trahir, au moins temporairement. Alors Lucia fuira les bras musculeux de Jacky, terrifiée par la détresse de ses appels. Et Nadia, sous la contrainte, accompagnera Éric (son ancien compagnon) au bar où travaille Bob, provocation qui engendrera une violence inouïe, fatalement clivante. Enfin, Bibi, en femme sacrificielle, échouera dans sa quête de maternité et n’accouchera que d’un cancer léthal, bifurcation dramatique signifiée par une voix-off au texte fort. Elle, si amoureuse, si vertueuse, voix tempérante de ce chien fou de Gigi, fauchée par un destin décidemment impitoyable.

…Et mal absolu

            Roskam semble rappeler que le mal niche en chacun de nous et que ses formes sont plurielles. Il file son idée par des jeux d’éclairage, notamment sur Gino, qui oscille entre lumières et ténèbres ; on retiendra cette utilisation du contre-jour lors d’une scène dévoilant l’appartement et l’intimité de Gino, similaire à celles qui espionnaient, dans « Bullhead », Jacky se dopant aux hormones. Roskam emprunte également quelques éléments à la métaphore faisant de l’Homme un chien, issue de la bouche du même Gino paraphrasant ironiquement sa brute paternelle, pour qui « tous les chiens ne sont pas faits pour mordre ». L’antithèse de cette assertion ramène ainsi à cette idée de noirceur universelle. 

            L’enjeu de « Le Fidèle » était donc de matérialiser de manière convaincante la dualité de l’être humain et d’en étudier les diverses manifestations. Cette entreprise, qui était déjà celle de « Bullhead » et de « Quand vient la nuit », devait gagner ici en ambition en se penchant sur deux protagonistes au lieu d’un seul. Le personnage féminin, effleuré dans les autres films, bénéficie en effet d’une place narrative conséquente, égale à celle de l’homme, dont il pourrait extraire les matériaux utiles à sa densification. Mais le film échoue à cet endroit : Bénédicte conserve bien ce rôle paradoxal de traîtresse protectrice mais reste désespérément prisonnière de son destin.

            Ainsi, son enfance ne sera qu’évoquée derrière un rideau de brume. Octroyer à un personnage qui n’existe que via des actes bidimensionnels (rassurer & défaillir) un tel espace de parole n’améliore nullement le pouvoir énonciatif du film. Au contraire, le propos, si fort, si incarné dans « Bullhead » se retrouve ici dilué dans cette même soupe dont on a juste doublé les proportions : il y perd en conviction ce qu’il gagne en clarté, oubliant que l’art, en général, n’est pas une affaire de dissertation.

Une réussite partielle

            Plus généralement, le travail d’écriture de Roskam est ici inférieur à celui qu’il avait pu mener sur ses projets précédents. La structure bicéphale de l’intrigue (Gigi et Bibi) n’apporte qu’un renouveau artificiel à son cinéma tout en l’engonçant dans un carcan narratif si rigide qu’il manque d’en figer la sève. Dans une veine similaire, les personnages secondaires frôlent tous la caricature, sacrifiés sur l’autel dédié au couple de protagonistes. Heureusement, les interprètes, Schoenaerts et Exarchopoulos, tous deux majestueux et souvent filmés en gros plans, développent une palette émotionnelle très large, suffisamment en tous les cas pour véhiculer avec une vitalité certaine les thèses du cinéaste.             Alors l’émotion subsiste, le film avec. On suivra sans déplaisir les pérégrinations existentielles de Bénédicte et Gino, on décèlera la beauté absolue irradiant des compromissions concédées à leur quête amoureuse, on s’indignera aussi contre ces aléas dramatiques qui entrent dans nos vies sans frapper. Toutefois, la mélancolie ne saurait être l’émotion résiduelle appropriée à cette histoire. Si un passé douloureux peut nous tenir entre ses griffes acérées, si la mort, vilement facétieuse, peut nous faucher à chaque instant, l’amour véritable ne souffre d’aucune frontière, pas même métaphysique. Et c’est déjà une chose magnifique que de rendre crédible un amour pur…

Informations

Le Fidèle

Lieu
13 rue des Bas Trevois - 10000 Troyes