Critique : Au revoir là-haut

Deux anciens combattants, meurtris par la guerre, décident de s’associer pour monter une arnaque aux monuments aux morts. Cynique mais drôle, le livre de Pierre Lemaître (Prix Goncourt 2013), était une offrande à l’univers aigre-doux d’Albert Dupontel. Il s’est empressé de la saisir !

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Toute guerre ouverte trouve sa genèse dans une décision politique, comme ce fut le cas lors de la Grande Guerre, fruit du jeu macabre des alliances. Alors les soldats qui risquèrent leurs vies au front n’étaient qu’autant d’exécutants dénués de finalité autre que celle d’obéir aux ordres. Qu’Albert Maillard (Dupontel, très juste dans le rôle du type qui fait ce qu’il peut) et Édouard Péricourt (Nahuel Perez Biscayart, aux yeux tellement expressifs), deux rescapés de la première guerre mondiale aux profils bien différents, s’indignent de l’inanité d’une telle boucherie n’est donc pas saugrenu, surtout à l’étude des tributs intimes concédés par chacun d’entre eux.

L’art de la triche

Albert, incarnation du bonhomme moyen en tout, y laisse son emploi de comptable et sa femme, partie avec un autre, mieux mis. Édouard, dont l’amour pour le dessin lui a mis son magnat de père à dos, y sacrifie la moitié inférieure de son visage. Il saisit l’opportunité qui lui est donnée pour se débarrasser de son identité (en se faisant passer pour mort) et, par la même occasion, de son encombrante famille.

C’est ici que débute le bal masqué. Le postulat de base du livre, repris par Dupontel, stipule que la fraude, matérielle ou morale, est d’autant mieux maîtrisée (et donc moins punie) lorsque l’on est une personne d’influence. Constat qui peut facilement se transposer, vous en conviendrez, à notre époque. Édouard, en désaccord avec cette mentalité mais initié à ces arcanes, va donc s’employer à retourner cette arme contre sa famille.

La lutte des classes de la supercherie est engagée. Les membres de l’aristocratie adaptent leurs personnalités selon l’environnement quand les plus modestes se débattent avec leurs existences. M. Péricourt, sous couvert de sévérité, ne s’efforce-t-il pas à passer pour le plus odieux des patriarches aux yeux de son fils, allant même jusqu’à le rejeter, alors qu’il l’aime du plus profond de son cœur ? De même, Madeleine, sa fille, ne dupe-t-elle pas son mari, l’orgueilleux Pradelle, en falsifiant son amour en attente d’un enfant de sa part ?

Métaphore masquée

Édouard, quant à lui, se réapproprie sa beauté disparue en se grimant de masques choisis selon son humeur. Louons ici le travail artistique mené pour le film, d’une cohérence et d’une subtilité incroyables. Ces déguisements faciaux confèrent à Édouard une aura très romanesque, quasiment mystique, qui rappelle la puissance du cinéma en termes d’identification visuelle. Pouvoir que Dupontel exploite avec une certaine acuité quand il use d’audaces formelles pour caractériser des personnages volontairement archétypaux tels qu’Henri d’Aulnay-Pradelle, antagoniste du récit (homme dans l’ombre, l’extrémité rougeoyante d’une cigarette trahissant sa présence), ou présenter le passé d’Édouard (images lavées, montage constitué d’une leste succession de fondus enchaînés).

Du roman, il conserve donc cette narration fluide à l’inhérente légèreté. La caméra, volontiers mobile, dispense ses images avec une harmonie voluptueuse et n’hésite pas à s’aventurer dans des plans-séquences signifiants. L’ensemble énonciatif confère au film une forte identité esthétique qui épargne les processus discursifs qui alourdissent si souvent les adaptations cinématographiques. Une ombre au tableau, l’ajout très facultatif d’une deuxième temporalité dans le récit afin de justifier l’usage d’une voix-off. D’une part, elle ne sert qu’à la mise en place du récit avant de disparaître au profit de l’action. D’autre part, elle accouche, à la fin du film, d’un rebondissement à l’indiscutable médiocrité.

Les autres modifications significatives apportées à l’essence du texte d’origine sont d’un bien meilleur aloi. Il y a l’ajout de la scène des festivités à l’hôtel, d’une belle férocité à l’encontre des instigateurs de la guerre, dimension qui aurait mérité d’être un peu développée. Il y a aussi celle, plus importante, touchant aux retrouvailles entre Édouard et son père, avortées dans le livre mais étoffées pour les besoins lacrymaux du film. En bon équilibriste, Dupontel a recours au burlesque pour estomper le cynisme ambiant et enfanter une émotion sincère dès lors que les masques tombent.

La police morale

Car si la tricherie, pécuniaire ou sentimentale, est un pari qui garantit un succès immédiat à ceux qui savent la manier, il n’en demeure pas moins fugace. M. Péricourt se retrouve bien démuni devant son fils qui lui a damé le pion à son propre jeu. Pradelle, homme qui s’imaginait invincible, s’aperçoit de son erreur alors qu’il entame une vertigineuse descente aux enfers. Enfin, Édouard sait dès le début que son subterfuge identitaire et professionnel est voué à être déjoué et que la fortune qu’il en tirera se valorisera à l’aune du panache de sa vengeance.

Loin du tumulte frauduleux des puissants, il reste les autres, Albert, Pauline (la bonne) et Louise (l’orpheline). Et aussi Merlin, l’inspecteur resté en bas de l’échelle puisque intègre et incorruptible. Ceux-là n’ont pas les moyens de s’offrir des masques, ils ne s’amusent pas de la Comédie humaine, ils vivent, tout simplement. Ces personnages secondaires, souvent unilatéraux, apportent une forme de manichéisme cautionnée par les emprunts à la Commedia dell’arte où les protagonistes sont résumés par leurs atours. Ils étoffent les enjeux émotionnels de l’intrigue sans en altérer la substance.

« Au revoir là-haut », c’est le triomphe d’Édouard face à son père, mais aussi d’Albert face à Pradelle et, plus globalement, de l’intégrité face à l'esbroufe. Un film intègre lui aussi et qui laisse croire un instant qu’à la fin de la partie, lorsque nous serons tous de l’autre côté, les comptes moraux seront rendus publics et qu’une autre hiérarchie sera possible, là-bas.